Anonyme

Je suis arrivée à Dakar à quinze ans. Ma mère m’a dit que j’allais aider dans une famille et que j’enverrais de l’argent à la maison. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je me lève avant tout le monde et je me couche après tout le monde. Je fais la cuisine, le linge, le ménage, je m’occupe de leurs trois enfants. Leurs enfants vont à l’école. Moi je les habille le matin et je les attends le soir. On me paie trente mille. Je garde deux mille pour moi et j’envoie le reste. Ma mère me remercie au téléphone et me dit qu’elle prie pour moi. Je raccroche et je pleure dans la buanderie parce que c’est le seul endroit où personne ne vient. Ce qui me fait le plus mal, ce n’est pas le travail. Je peux travailler. C’est qu’on ne me parle pas. On me donne des ordres, on me dit ce qui ne va pas, mais personne ne me demande jamais comment je vais. Pendant quatre ans. Comme si j’étais un meuble qui marche. J’ai dix-neuf ans maintenant. Je ne sais ni lire ni écrire correctement. Quand je vois des filles de mon âge avec leurs cahiers, je change de trottoir, je ne supporte pas de les regarder. Je voudrais apprendre un métier. Coudre, coiffer, n’importe quoi qui soit à moi. Mais je ne sais pas par où on commence quand on n’a personne.