Anonyme

Ma mère a fait un accident vasculaire il y a trois ans. Depuis, c’est moi. Je la lave. Je la change. Je lui donne ses médicaments à heures fixes. Je la tourne la nuit pour qu’elle n’ait pas de plaies. Je dors dans la même chambre, avec un œil ouvert, depuis trois ans. Mes frères appellent. Ils demandent comment elle va, ils disent que Dieu me le rendra, ils envoient parfois un peu d’argent. L’un d’eux vit à vingt minutes d’ici. Il vient le dimanche, il s’assoit une heure, il repart. J’ai trente et un ans. J’ai quitté mon travail. Je n’ai pas d’amis parce que je ne peux jamais sortir. Il y a quelqu’un qui m’aimait bien et qui a fini par comprendre que je ne serais jamais disponible. Et voilà ce que je n’ai jamais dit à personne. Il y a des jours où je lui en veux. À elle. À ma propre mère, qui n’a rien demandé, qui est tombée malade et c’est tout. Il y a des matins où je la regarde et où je pense à la vie que j’aurais pu avoir, et après je me déteste pendant toute la journée. Elle me tient la main quelquefois. Elle ne parle plus très bien mais elle serre. Et c’est à ce moment précis que la honte me tombe dessus. Je ne veux pas qu’on me dise que je suis courageuse. Je voulais juste que ce soit écrit quelque part, une fois.