Anonyme
Je suis parti il y a quatre ans. Pour eux, je suis celui qui s’en est sorti. La vérité c’est que je dors à cinq dans une chambre. Je travaille quand on m’appelle, souvent la nuit, parfois pas du tout pendant deux semaines. Je n’ai pas de papiers en règle et je passe ma vie à éviter certaines rues et certains horaires. Quand j’appelle à la maison, je sors dans le couloir pour qu’on n’entende pas les autres derrière. Je mets un fond d’écran de la ville. Je dis que ça va, que je suis fatigué parce que je travaille beaucoup. Ma mère dit à ses voisines que son fils est en Europe. Chaque mois j’envoie. Même quand je n’ai rien. Il m’est arrivé d’emprunter pour envoyer, pour qu’il n’y ait pas de mois sans. Parce que le jour où je n’envoie pas, ils vont comprendre, et ce qu’ils ont construit dans leur tête va tomber. Mon petit frère m’a écrit le mois dernier pour me dire qu’il veut venir. Il m’a demandé de l’aider à trouver la route. Je n’ai toujours pas répondu. Je ne sais pas comment lui dire que ce qu’il imagine n’existe pas, sans détruire aussi ce que ma mère raconte de moi. Je n’ai personne ici à qui raconter ça, et personne là-bas à qui je peux le dire.

