Anonyme

J’ai été confié à six ans. Je suis resté neuf ans. Je ne vais pas raconter ce qui s’y passait, ce n’est pas pour ça que j’écris. J’écris parce que j’ai trente-quatre ans aujourd’hui, j’ai un travail correct, un appartement, une femme bien. Et je n’ai jamais dit à personne que j’ai tendu la main dans la rue pendant neuf ans. Ma femme ne le sait pas. Mes collègues ne le savent pas. Quand on parle de l’enfance, je change de sujet ou je raconte des choses vagues. J’ai construit une version de moi qui commence à quinze ans. Le problème c’est que mon corps, lui, se souvient. Je ne peux pas jeter de la nourriture. Je garde du pain dur, je le mets de côté sans réfléchir, ma femme le jette et je sens quelque chose me monter que je n’arrive pas à expliquer. Quand je vois un enfant avec une boîte au feu rouge, je ne peux pas regarder. Je donne, je ferme la vitre, et je ne parle plus pendant dix minutes. Ce que je ne dis à personne, c’est que j’ai honte. Pas d’avoir mendié. D’avoir honte d’avoir mendié. Comme si je trahissais le petit garçon que j’étais en le cachant. Je ne sais pas si on peut réparer ça à mon âge.